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Les taux d’intérêt négatifs, kézako ?

ÉCONOMIE Analyse

On entend souvent parler de taux d’intérêt négatifs. Pourtant, un taux d’intérêt correspond au coût de l’argent. Comment peut-on alors se trouver dans la situation où le fait de prêter revient à perdre de l’argent ? Christophe Couturier, Directeur général d’Ecofi Investissements, nous aide à y voir plus clair.

Pour comprendre ce phénomène étrange, il convient de s’intéresser au rôle de la Banque centrale. Celle-ci a pour mandat d’assurer la stabilité des prix, considérée comme optimale avec un niveau d’inflation légèrement inférieur à 2% par an, puis, sous cette contrainte, d’assurer la meilleure croissance possible de l’économie. Pour cela, la Banque centrale fixe la quantité de monnaie qu’elle fournit aux banques et les prix auxquels elle fournit cette monnaie : les taux d’intérêt directeurs. Ainsi, traditionnellement, si l’économie accélère et que la Banque centrale craint une hausse de l’inflation, elle va remonter ses taux directeurs, ce qui rendra plus couteux le financement des nouveaux projets qui seront donc moins nombreux à être engagés. Cela conduira au ralentissement de l’économie. A l’inverse, si, comme aujourd’hui, l’économie est atone, avec une inflation en dessous de l’objectif, la Banque centrale abaissera ses taux directeurs. Le financement des projets par les banques sera moins couteux, rendant possible un redémarrage de l’économie. Par ailleurs, la Banque centrale émet les billets de banque que chacun d’entre nous utilise au quotidien et reçoit des dépôts des banques, rémunérés à un niveau peu attractif. Ces deux éléments ont pour contrepartie (son bilan étant équilibré) les réserves que la Banque centrale détient en or et devises d’autres pays, et les crédits qu’elle accorde aux banques pour que celles-ci financent l’économie.

 

Quand l’argent dort, l’économie s’assoupit

Toutefois, le passage au financement de l’économie ne s’effectue pas toujours suffisamment bien, car le mécanisme est le suivant : si la Banque centrale fournit plus de crédits aux banques, toutes choses étant égales par ailleurs, cet argent se retrouve mécaniquement en dépôt à la Banque centrale et ne sert à rien. En effet, si les banques ne relaient pas la monnaie centrale vers les acteurs économiques, il ne se passe pas grand-chose. Pour accélérer véritablement l’économie, il convient d’inciter les banques à prêter cet argent à des entreprises ou des particuliers qui ont des projets à financer. Or, dans des situations de crise très grave comme celle que nous venons de traverser, les initiatives des acteurs économiques restent peu nombreuses et les banques sont de plus très sélectives sur la qualité des projets qu’elles acceptent de financer. Pour les inciter de manière plus vigoureuse, la Banque centrale a ainsi abaissé la rémunération de leurs dépôts, d’abord à zéro, puis à des niveaux négatifs (aujourd’hui -0,40%). Ainsi, les banques doivent payer pour l’argent qu’elles laissent en dépôt auprès de la Banque centrale. De plus, pour bien s’assurer que le mécanisme d’incitation se mettrait efficacement en marche, la Banque centrale a également fourni beaucoup plus d’argent que nécessaire, d’abord aux banques (injections conventionnelles de liquidités à long terme) puis en achetant des titres sur les marchés (injections non conventionnelles de liquidités).

 

De la circulation heureuse des euros

Ainsi, la masse des dépôts de capitaux sur lesquels les banques doivent payer un taux négatif a fortement augmenté pour atteindre plusieurs centaines de milliards d’euros. Pour éviter ce coût important, les banques ont cherché à prêter leurs excédents, en faisant plus de crédits ou bien sur les marchés. Ainsi, les taux de marchés sont eux-mêmes devenus négatifs, d’abord sur des maturités à court terme (le marché monétaire) puis, par contagion progressive, sur des maturités de plus en plus longues (le marché obligataire). Cela explique pourquoi le rendement des livrets d’épargne ou des Sicav monétaires est devenu très faible, voire négatif, et aussi pourquoi le rendement des fonds en euro des contrats d’assurance s’est orienté fortement à la baisse. C’est pour cette raison également que les banques ont développé leurs crédits, notamment immobiliers, à des niveaux de taux très bas, qui favorisent les acquisitions par des épargnants qui voient parallèlement le rendement de leur épargne s’effondrer. Les banques ont aussi développé leurs crédits aux entreprises, facilitant ainsi un début de reprise économique.

Néanmoins, la masse de dépôts coûteux détenus collectivement par les banques auprès de la Banque centrale continue à s’accroître, maintenant fortement l’incitation des banques à prêter, et cela jusqu’à ce que la Banque centrale cesse d’injecter des liquidités excédentaires. Dans le même temps, les États fortement endettés, comme la France, l’Espagne ou l’Italie ont pu emprunter sur les marchés à des taux très bas, ce qui a grandement contribué à la stabilisation du coût de leur endettement et évité une spirale infernale qui aurait pu conduire à leur faillite.

 

Un risque gagnant

Le risque d’une telle politique aurait pu être un effondrement du taux de change de l’euro. Mais comme les grandes zones monétaires (Etats-Unis, Japon…) ont adopté des politiques similaires, la baisse de l’euro est restée limitée. En conclusion, les taux d’intérêt négatifs défavorisent les banques et les épargnants passifs. Ils favorisent les États et les acteurs économiques qui prennent des initiatives en s’endettant et font ainsi tourner la machine économique.

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